Sur la route de Katmandu

Publié le 1 Mai 2014


Voilà six mois que je sillonne l’Inde en solo. Du sud au nord, de rencontre en découverte, d’ashram en surprise, je ne peux me résoudre à quitter ce pays. Tant pis si j’y perds des plumes, mon billet d’avion par exemple. Parce qu’il ne m’autorisait qu’un séjour de six mois. Mais pour rester sur le sol indien, il me faut un nouveau visa. Je décide alors de me rendre au Népal afin de l’obtenir. Le voyage qui m’y conduira est le plus mémorable de mon existence…

Je suis actuellement à Rishikesh, une petite ville fort agréable au nord-est du pays, connue comme capitale mondiale du yoga. C’est dans ce même bourg que les Beattles, suivant leur maître indien, avaient construit un ashram aujourd’hui à l’abandon. Le Gange, large et propre sépare le village qui s’est développé sur ses deux rives. Le mois de juin, précédant la mousson est torride : il fait quarante deux degrés. Aujourd’hui, c’est la fête du Gange. Mais je suis encore loin de me douter de ce que cela impliquera pour le voyage ! Une québécoise, Patricia, m’accompagne pour les mêmes raisons. Nous quittons le village en rickshaw, avec notre maison sur le dos en direction de la gare.
Après seulement une heure d'attente dans la gare – dans ce pays, ça peut durer des heures, voire des jours-, le train arrive lentement, lourdement. Sans même le temps de s’en rendre compte, les voyageurs, pèlerins pour la plupart, se sont levés et ont assailli la machine en un temps record. A chaque entrée de wagon, des dizaines de femmes et d'hommes chargés comme des mules, brandissant leurs bâtons de pèlerin dans les airs, s'écrasent littéralement pour ne former qu'une masse humaine impénétrable. Ma motivation pour rester en Inde est plus forte que l’apparente impossibilité d’entrer dans le wagon. Patricia est prête à abandonner la partie. Je l’encourage et, main dans la main, nous tentons de nous fondre dans l’amas humain qui s’entasse difficilement dans le train. La situation est plus que pénible : entre les cris, la sueur, les bousculades, je me demande encore par quel miracle nous sommes parvenues à y entrer. Des passagers s’installent sur le toit ; il y en a autant dans les toilettes bondées. Ca grouille, ça hurle, ça pue. Mes pieds ne touchent même pas le sol, la masse humaine me porte, moi et mon gros sac sur le dos : pas très agréable cette première expérience de lévitation ! Un baba –moine errant- se tient à l'extérieur du train, sur le marche-pied. Il voyagera ainsi pendant plus de trois heures, à l'air, retenu par la force de ses bras, sans broncher une seconde ni perdre patience. Dans ce pays, le concept de « règles de sécurité » n’existe pas. Aussi, il est très fréquent lors de manifestations que des hommes perdent la vie, suite à des mouvements de foule prise de panique.
Il est à peine dix huit heures, ce voyage va en durer plus de seize en théorie… Ca promet.
La promiscuité, la chaleur étouffante, le manque d’eau, les positions tordues pour tenter de rester à peu près debout, puis les odeurs d’urine chaude à chaque arrêt arrachent quelques larmes à mon amie. Mais aussi, les gorges qu'ils raclent dans un bruit écœurant avant de cracher vulgairement renforcent notre dégoût. Heureusement, nos estomacs sont vides…
Après quelques heures très éprouvantes, je me retrouve finalement assise toute la nuit sur le marche-pied du train, la porte ouverte, les pieds dans le vide. Les yeux rivés sur le lent mouvement de la presque pleine lune, je guette, les yeux fatigués, les premières lueurs de l'aube. Au petit matin, de l'eau coule du plafond : nous sommes inondés. Il ne manquait plus que ça !
A travers cette expérience, je me rends compte de l'endurance des Indiens, de leur capacité à supporter des situations pénibles, qu’une occidentale pourtant pas spécialement douillette ne traverse sans être marquée. Les Indiens ne se plaignent pas, ils ne montrent pas de signes d'agacement. Ils encaissent. Malgré la difficulté de la situation, il n’y a pas eu d’agressions. Un petit vieux squelettique a eu les genoux dans le menton pratiquement tout le trajet, tandis qu’un autre au visage impassible et bonhomme a gardé un calme exemplaire et une douceur appréciable.
Je pense alors aux trains de réfugiés, aux boat people, à toutes ces situations de survie auxquelles l’homme peut être confronté. Ces moments font partie du jeu du voyage, mais aussi, ils me font parfois penser avec tension et force : « Qu'est-ce que je fous ici ? » Je me mets à rêver avec nostalgie de confort, de silence et de propreté… Désormais, je ne pourrai plus entendre les plaintes de mécontents de la SNCF !
Vers dix heures comme prévu, c’est la délivrance : nous arrivons en gare de Gorakhpur, dans l’Etat de l’Uttar Pradesh. C’est une ville de passage, sans grand intérêt touristique. Les rares voyageurs qui s’y perdent sont comme nous en transit pour le Népal. Nous y trouvons tout de même un hôtel pour nous remettre de ce trajet qui restera un des moments forts de mon aventure indienne.
Dès le lendemain, un autre voyage nous attend. Après quatre heures de bus jusqu’à la frontière népalaise, nous en passerons encore dix dans un autre bus. La route est magnifique, elle longe une large rivière tantôt brune, tantôt grise, bordée de rizières éclatantes, de huttes en paille et de maisonnettes modestes en briques rouges. La végétation tropicale luxuriante et fleurie nous fait oublier la rudesse de notre voyage, de mon voyage sur la route de Katmandu

Rédigé par Marie

Publié dans #Chroniques Indiennes

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Commenter cet article

vio 16/05/2014 15:55

encore! encore! ...c'est palpitant et si proche de notre vécu africain...oui, ce genre de voyages nous enseignent, surtout la patience et l'humilité...
Merci pour cet écrit si vivant et si vrai