Mille sœurs, mille mères.

Publié le 3 Avril 2014

 Mille sœurs, mille mères.

Mille sœurs, mille mères.

Au beau milieu de la campagne, entre champs et la Yamuna, personne à gauche, personne à droite. Ouf. Un peu de répit. Je m’assois sous un bosquet avec mon bouquin. « Enfin seul ! » aurait dit Baudelaire. D’on ne sait où surgit un groupe de jeunes filles qui se dirigent d’un pas tranquille mais assuré dans ma direction. « Adieu tranquillité, adieu lecture… »

Une jeune femme voyageant seule en Inde a cet autre avantage d’être facilement au contact avec la population féminine du pays. Parce que les femmes entre elles, bien que de langue et de culture différente se reconnaissent, s’invitent et s’entraident. Combien de fois ai-je été invitée dans les familles, suite à la rencontre de jeunes filles en fleur, dont les visages et attitudes engageantes ne peuvent qu’attirer la sympathie. Leur présence est souvent un mélange de douceur, d’espièglerie et de simplicité dont on a pas idée. A cela, je ne peux me refuser. Et mon bouquin peut bien attendre la prochaine lune. L’échange qui a lieu ne tient pas tant dans les mots, souvent limités par un anglais très approximatif, hésitant et écorché par un inimitable accent, mais dans cette douce chaleur émanant de leur simple présence. Dans les campagnes, ces filles ont une vie rustique et saine, dure aussi. Elles sont à l’image de cette vie des champs qui leur prodigue vigueur, santé et une juste respiration face à l’existence, qui tient sans doute de cette existence régulière, en accord avec les rythmes de la nature, de l’univers. On les sent à leur place, sans turpitudes mentales. Légères, gracieuses, sveltes pour la plupart, elles se tiennent droites. Le regard est franc, les yeux pétillants, et les lèvres portées au rire. Des filles que je ne peux imaginer frappées d’anorexie, dépression ou de complexes par rapport à leur corps. Certes, elles ne sont pas bien libres d’aller et venir, n’ont pas idée de ce à quoi peut ressembler une soirée branchée aux Bains-dDouches, sont mariées bien jeunes après consultation de leur thème astral... On ne peut pas comparer ce qui est incomparable…

Si elles ne sont peut être pas aussi spontanées, les rencontres avec les femmes plus âgées restent néanmoins assez fréquentes. Certes, il y a plus de distance, d’hésitations, mais pas de barrière infranchissable. Ainsi, j’ai pu, après quelques heures seulement et sans parler la même langue, évoquer les malheurs conjugaux avec une mère-épouse en mal de compagnie féminine. En me coiffant et m’arrangeant des fleurs dans les cheveux, bien que je ne comprenne pas le Tamoul, nous avons réussi, tant elle que moi, à exprimer notre hargne passagère contre les humains de l’autre sexe.

Les baignades dans le Gange furent aussi l’occasion d’échanges féminins. Puisque les baignades, du moins dans les ashrams de Rishikesh, ne sont pas mixtes. Entre femmes, on se comprend. Les corps se dénudent avec naturel. Les vieilles vous dévisagent, puis vous invitent à partager la corde à laquelle il faut se raccrocher pour ne pas être emporté par le courant. Si elles le pouvaient, ou plutôt, si elles osaient –elles nous respectent trop peut-être pour cela- elles n’hésiteraient pas à nous arranger le sari, refaire la natte. A défaut, elles nous enveloppent d’un regard d’abord surpris, parfois protecteur. C’est très réconfortant. On ne se comprend pas avec les mots, mais on se regarde, on gesticule pour amorcer l’échange, on sourit beaucoup et l’humour aidant, on finit souvent par se quitter comme de vieilles complices.

Partout en Inde, j’ai trouvé des sœurs et des mères. Voilà encore qui me conforte dans l’idée que les mots sont bien impuissants face à la magie des rencontres et que l’essentiel de ce que la vie a à offrir se situe dans une sphère où le langage n’a pas sa place.

Rédigé par Marie

Publié dans #Chroniques Indiennes

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Célia 21/04/2014 04:59

Encore un article très chouette et bien rédigé :) merci Marie!

Mia42 10/04/2014 11:23

les yeux : ces reflets de l'âme ...Quel beau témoignage..., merci ma soeur !