La valeur d’un vélo

Publié le 3 Avril 2014

La valeur d’un vélo

Népal. Dans un village près de Bouddha, ville jouxtant Kathmandu, connue pour son immense Stupa et ses nombreux monastères, haut lieu de pèlerinage bouddhiste. Août, c’est la mousson. Entre deux averses torrentielles, petite excursion dans les quartiers populaires, où les touristes ne viennent pas s’aventurer. Qu’y a-t-il à y voir en effet ? La vie mouillée, grise, qu’un ciel bas et gonflé d’eau menace sans cesse de venir rafraîchir, laver, purifier. La vie des petites gens, rythmée au son des machines à coudre (les tailors sont légion). Métiers manuels à chaque coin de rue.

Un livreur ou marchand d’œufs s’est arrêté à la boutique du coin, peut-être pour boire un thé, peut-être pour acheter une cigarette on les trouve à l’unité dans cette partie du globe), ou faire une pause chez un ami. Toujours est-il qu’il a laissé là, au beau milieu de chemin sa monture chargée d’une livraison fragile et bancale, sans trop de précautions. J’imagine l’omelette géante si le vélo venait à perdre l’équilibre… L’idée me fait rire, je sors mon appareil photo. Je dois m’y prendre à plusieurs fois, mon déclencheur se faisant capricieux. Un passant a la même idée que moi ; lui aussi pense à l’omelette… Il fait mine de casser les œufs avec son parapluie, ce qui me fait rire, ainsi que le voisin, amusé par la scène. Mon déclencheur cède à l’humeur joyeuse de ce petit moment impromptu. Voilà ce qu’il y avait à voir.

Au Népal comme en Inde, pour les modestes, c’est le vélo qui souvent fait bouillir la marmite. Loin de n’être qu’un simple objet pour balades romantiques, il peut être vital ; c’est un fond de commerce ambulant, souvent traficoté selon l’usage qu’on en fait. Robuste, fonctionnel, en rien sophistiqué, il fait son travail, va et vient dans les quartiers pour vendre ici des œufs, ailleurs, des chapatis (galettes de farine complète), ou quoi que ce soit qui trouve acheteur, en échange d’une poignée de roupies.

Pour peu que l’on ait un peu de courage, d’imagination et d’énergie, on s’en sort. Néanmoins, pour ces petits vendeurs improvisés, incertains, rien n’est jamais gagné. Il n’y a pas cette attente des « débuts de mois. » Ni l’angoisse des fins de mois par ailleurs…

La journée va peut-être permettre le ghee dans les palak (traduction littérale de beurre dans les épinards). Ou peut-être pas. Si la vie est généreuse, on rentrera content, plus tôt qu’à l’accoutumée, avec la chance de se reposer un peu. Sinon, on restera jusqu’au soir, en criant à tout va « chapatiiii » dans l’espoir d’augmenter le maigre gain du jour.

Avoir un vélo, finalement, c’est être bien riche, parce que c’est déjà avoir la chance de travailler. Je l’avais pressenti avec le film émouvant le voleur de bicyclette. Ici, je le vois, le tragique en moins.

J’ai le sentiment que ces modestes commerçants nomades vivent moins dans l’illusion d’une pseudo sécurité, générée par les emplois réguliers, avec fiche de paie et congés payés à la clé. Leur sort les invitent à prendre tous les matins la vie comme elle est, mouvement spontané, incertain, plutôt que de la considérer acquise, rigide et contenue dans un cadre figé, restrictif. Finalement, leur vécu est peut-être plus proche de l’essence de la vie… Ca peut vous paraître excentrique ou inconscient mais je les envie un peu.

Rédigé par Marie

Publié dans #Chroniques Indiennes

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