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Publié le 28 Mars 2014

De bon matin, sur les Gaths de Varanasi, ville sacrée.

Que fait cet homme nonchalamment allongé sur un gath de Varanasi ? Peut-être rêve-t-il, devant ce Gange sacré et si cher au cœur des Indiens. Peut-être rêve-t-il de mourir ici, car une mort dans cette ville sacrée libère à jamais du cycle des réincarnations. Bien des Indiens âgés y viennent dans l’espoir de ne plus en repartir sur leurs pattes. Il y a dans cette vision un lyrisme qui me touche, et qui pour beaucoup réside dans la pose du personnage : il n’aurait pas été plus convainquant si je lui avais demandé de poser ! J’aime la façon dont la jambe droite repose sur l’autre, laissant voir un talon épais, faisant office de semelle… Le dos légèrement courbé, les fesses arrondies, le bras recouvrant le corps le plus tranquillement du monde … Le tee-shirt relevé laisse voir la partie basse du dos, tout comme le sari laisse seulement cette partie du corps à nue. A y regarder de près, ce corps a la forme d’une guitare alanguie. Il y a beaucoup de féminité dans cette posture. Et de délicatesse dans le motif sculpté du bas relief décati.

Bienheureuse frugalité ! Ce corps déjà usé dont la détente évidente prouve qu’il ne souffre pas d’inconfort se contente de la pierre dure pour repos, et d’un haillon pour oreiller. Car c’est bien de repos dont il s’agit ici. Cet homme allie le plaisir d’une vue bucolique à celui du délassement le plus sincère. Et il livre son corps et sa nonchalance à la face du monde, sans se préoccuper du tumulte qui l’entoure, du brouhaha inhérent à la vie Indienne, de la fumée des corps en calcination, qui parfois rend l’air si chargé qu’on a l’impression de manger rien qu’en respirant.

J’admire cette capacité à se détendre là où rien ne prédispose à la relaxation.

Il y a en Occident un pudeur du corps en sommeil. On ne s’expose pas de bon grès dans les bras de Morphée. Et si on le fait, c’est que l’on s’y est laissé surprendre. Pour dormir, on se réfugie jalousement, en s’isolant de préférence en un lieu sûr et confortable. Le sommeil est une activité occulte. Un sport d’intérieur. En Asie, c’est l’inverse. Il n’y a pas de règles déterminant la façon ou le lieu. Quand les paupières se font lourdes, alors c’est le moment et c’est le lieu. Ainsi, on est sans cesse en train de surprendre des corps en sommeil. Sur le bord du chemin, au bureau de change, dans les rickshaws, derrière le comptoir du chaï shop, sans parler des halls de gare qui prennent souvent des allures d’immenses dortoirs.

Au début, on en est presque gênés pour eux, et puis l’on s’habitue tant et si bien que l’on parvient à en secouer quelques-uns quand ça devient impérieusement nécessaire : au volant d’un bus par exemple…

En Occident, l’obligation de rentabilité, de productivité, d’efficacité peut-être rend suspect et malvenu tout signe trahissant de la fatigue. Si l’on est fatigué, c’est parce que l’on est paresseux ou faible de caractère. Il faut finir l’ouvrage avant le repos, autrement dit, il faut mériter sa nuit. La traditionnelle sieste des gens du sud de la France est vue d’un mauvais œil par les laborieux nordistes. L’espace-temps du sommeil est lui aussi soumis rationalisation. Quant à moi, je revendique le droit de rêver quand bon me semble, et je prends pour maître cet Indien bienheureux qui invite à la sieste, comme un avant-goût d’éternel repos.

Rédigé par Marie

Publié dans #Chroniques Indiennes

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